Dessins, fer et carbone

Jean-Luc Petit

Du samedi 19 septembre au dimanche 25 octobre 2020
Ouvert du mardi au dimanche de 13h à 18h et sur rendez-vous
À l'atelier, 2020

Présence de l’artiste tous les dimanches, de 13h à 18h


Car le cœur de ce peuple est devenu insensible,
ils ont fait la sourde oreille
et ils se sont bouché les yeux,
de peur que leurs yeux ne voient,
et que leurs oreilles n’entendent,
de peur que leur cœur ne comprenne,
qu’ils ne se tournent vers moi
et que je les guérisse
.

Matthieu, XII, 15

 

Ces versets de saint Matthieu résonnent à mon esprit comme le tocsin, tandis que je gravis à bout de souffle les marches qui me conduisent au clocher de Saint-Martin, auquel Jean-Luc Petit m’a suggéré une visite…

Seules deux chaises sont là. Y témoignent-elles d’une présence, ou d’une absence ? Ou simplement d’un écho, d’une résonnance ? Je n’en apprendrai sans doute pas beaucoup plus. Par une vis en acier sur laquelle pianotent mes pas, je monte plus haut encore pour émerger dehors. De là je vois la ville. Je la regarde et j’y vois la Menuiserie, ce bâtiment construit 500 ans après le clocher d’où je l’observe, et que Jean-Luc m’a également convié à venir voir de plus près.

Comment dire quelque chose du travail de Jean-Luc Petit ? On peut bien sûr l’interroger directement : quel est le but — quel est le sens — de son action, de sa démarche, de sa recherche, de son intention. Mais Jean-Luc se livre peu… Entende qui a des oreilles pour entendre.

À la Menuiserie, l’intention de l’artiste est de montrer quelque chose. Il veut montrer, mais sans nous montrer qu’il veut montrer. En fait, il nous suffirait de pouvoir voir pour qu’il soit dispensé de devoir montrer. Mais que veut-il montrer ? Rien, dira-t-il, ou peu de chose. Rien qui ne soit déjà là, mais qu’on ne voit pas, qu’on ne voit plus. Car relooké comme il va l’être, on ne le verra bientôt plus du tout, ce bâtiment à la posture moderniste, implanté un peu hors contexte, ou du moins sans tenir compte de ce que le contexte lui proposait comme continuum… Ce bâtiment a préféré maintenir une distance dans sa confrontation au mitoyen séculaire, générant cet improbable entre-deux. Qu’une chaise se tienne là, abandonnée dans le vide, et la voilà révélée.

Mais qu’est-ce qui est révélé ? La chaise ? Ou le vide ? Ou la position du bâtiment qui, s’implantant à distance du mur, a généré le vide ?

Avez-vous vu le vide ? Car ce qui importe n’est pas que le spectateur regarde, mais que le spectateur voit. Et ce qui est d’abord révélé, c’est que l’artiste s’ingénie à nous montrer, en nous révélant la présence d’une chaise, c’est qu’entre notre regard et cette chaise est glissée l’histoire du monde qui devient ce qu’il devient, ou du moins l’histoire de la ville, faite de continuités et de quelques ruptures. Pas toute l’histoire, bien sûr, mais quelques fragments… Ceux qui résultent de l’attitude modernisme à s’implanter hors des continuités attendues pour continuer quand même l’histoire. La trace intéresse l’artiste.

Autre trace d’un même processus, aux Drapiers, l’artiste cherche à dissimuler le fait qu’il sait ce qu’il cherche. Tandis qu’à la Menuiserie, il ne veut pas montrer qu’il souhaite que l’on voie ce qu’il montre. Mais le propos est-il de montrer ? Peut-être que le propos est de révéler.

Commentant une précédente exposition de Jean-Luc Petit, Cécile Vandernoot écrit que, dans une démarche qui accorde une importance équivalente à la matière, aux gestes, aux outils et aux supports, le résultat n’est pas un objectif… Avec cela, elle a tout dit. Quoi qu’immanquablement, on en arrive de là à se demander si l’artiste improvise.

Ce serait faire peu de cas de la longueur du processus en développement depuis le contexte, le terreau où il prend racine… Comme Saint-Martin révèle la Menuiserie dans sa singularité urbaine, le graphite raconte l’histoire de la Ville, avant même d’entrer dans l’atelier de l’artiste pour être « mis en œuvre ».

Cécile écrit aussi que chaque lieu attend une monstration spécifique. Ainsi, aux Drapiers, le processus, né bien avant que l’outil ne racle le graphite sur le support, se poursuit, et cristallise sa durée en deux instants spécifiques : l’encadrement et l’accrochage qui nous rappellent que ces travaux — peintures ou dessins c’est selon — sont aussi des tableaux.

Hypnotisé dans l’atelier de Jean-Luc par l’une des phases intermédiaires de sa démarche, j’avais presque oublié que l’œuvre possède la capacité de modifier l’espace où elle s’invite, au point que l’espace intègre l’œuvre autant que les œuvres intègrent l’espace. Et quand il y a cadre, celui-ci se veut partie intégrante de l’œuvre, définissant ainsi un morceau d’univers. Le propos est-il de définir ? Le propos est-il de prouver ? Le propos, plus simplement, est-il de dire ?

S’il y a expérimentation, c’est le résultat de l’expérimentation qui est le premier à vraiment dire quelque chose. L’artiste, lui, il fait, puis il regarde. Ce que l’artiste veut dire, il l’a déjà dit plus tôt : « je cherche ». M’apparait alors une évidence : le propos, plus simplement encore, est de chercher.

Alain Richard
Liège, 24 août 2020

 

En images

English text

For this people’s heart is waxed gross,
and 
their ears are dull of hearing,
and their eyes they have closed;
lest at any time they should see with 
their eyes,
and hear with 
their ears,
and should understand with 
their heart,
and should be converted,
and I should heal them.
Matthew, XII, 15

These verses by St. Matthew resonate in my mind like an alarm bell, while, out of breath, I’m climbing the steps leading to St. Martin’s Bell Tower where Jean-Luc Petit suggested we should visit… There are only two chairs there. Are they a testament to a presence or an absence? Or simply an echo or resonance? No doubt, I will not learn much more than that. My feet drumming down on a steel spiral staircase, I climb even higher to emerge outside. From up there, I see the city. I look down at it and see La Menuiserie, a building constructed 500 years after the Bell Tower from where I am observing it and which Jean-Luc also invited me to come and see more closely.

How could you describe Jean-Luc Petit’s work? You could, of course, question him directly: what is the aim – what is the meaning – of his actions, his approach, his research, his intention? But Jean-Luc doesn’t give much away… Who hath ears to hear, let him hear.

At La Menuiserie, the artist’s intention is to show something. He wants to show something, but without showing us what it is. In fact, it would be enough for us to see that he doesn’t wish to show us much. But what does he want to show? Nothing, he will say, or very little. Nothing that is not already there, but that we don’t see, that we no longer see. Because, as it will be revamped, soon we will not see it at all. We will not see this building with a modernist disposition, placed a little out of context, or at least without taking into account what the context had to offer in terms of continuity… This building preferred to keep its distance when exposed to traditional semi-detached architecture, thus generating an unlikely gap. The fact that a chair is standing there, abandoned in the void, is revealing.

But what is revealed? The chair? The void? Or the position of the building which, by distancing itself from the wall, has created the void?

Have you seen the void? Because, the important thing is, not that the spectator looks, but that he sees. And the first thing to be revealed is that the artist is striving to show us, by exposing the presence of a chair, that, somewhere between our gaze and this chair, lies the history of the world becoming what it has become, or at least, the history of the city consisting of continuity and a few fractures. Not the whole of history, of course, but a few fragments… Those fragments resulting from a modernist attitude, establishing themselves beyond expected continuities but continuing the story anyway. Tracing it is what interests the artist.

Another indication of the same process is when, at Les Drapiers, the artist aims to hide the fact that he knows what he is looking for. While at La Menuiserie, he doesn’t want to show that he wants people to see what he’s showing. But is the intention to show something? Maybe the intention is to reveal something.

Commenting on a previous exhibition by Jean-Luc Petit, Cécile Vandernoot writes that, in an approach which gives equal importance to the material, the gestures, the tools and the mediums, the result is not an objective… This says it all. Although inevitably, this leads you to wonder whether or not the artist improvises.

This would attach little importance to the length of the development process from its context, from where it takes root… As St. Martin reveals the urban singularity of La Menuiserie, the graphite tells the story of the city, even before entering the artist’s studio to be “put to work ».

Cécile also writes that each place expects a specific way of exhibiting. Thus, at Les Drapiers, the process, born long before graphite is put to paper, lives on and becomes permanent in two specific moments: the framing and hanging remind us that these works – whether paintings or drawings – are also pictures.

In Jean-Luc’s studio, hypnotised by one of the intermediate phases of his approach, I had almost forgotten that the artwork had the capacity to modify the space it invades, to the point that the space integrates the artwork as much as the artworks integrate the space. And when there is a frame, it wants to be an integral part of the artwork, thus defining a piece of the universe. Is the intention to define something? Is the intention to prove something? Put more simply, is the intention to say something?

If there is experimentation, the result of this is the first thing to really say something. The artist creates something then looks at it. What the artist wants to say, he already said earlier: « I’m looking. » One thing seems obvious to me: put even more simply, the purpose is to look for something.

Alain Richard
Liège, August 24, 2020

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