Plaques Tournantes / Miel Silbernet

Déjà exposée à la galerie Les Drapiers lors de la précédente biennale de la gravure, Miel Silbernet présente ici trois œuvres dont 2 de collaboration.

Murs mûrs

Miel Silbernet détourne le principe de sérialité de la gravure pour proposer un projet fait à partir de la multiplication d’une même gravure. Jusqu’à effacement du dessin sur la plaque sous le poids de la presse, l’artiste interroge la technique de la reproductibilité Ce faisant, elle l’exploite comme une méthode artisanale pour créer l’archétype du papier peint. La composition florale, réalité figurative et sujet par excellence des papiers muraux peints, ici traité comme un dessin d’observation, bascule dans l’univers immatériel du motif. On remarquera au passage que le bouquet, sujet de la composition, semble, lui aussi, s’être épuisé en chemin, vidé de sa vitalité. La représentation s’épuise dans sa reproduction. Les fleurs sont fanées, subtiles absences sous les motifs, l’essence fleurie se meurt. Un jeu d’oppositions poétiques s’instaure dès lors : si l’installation fait référence à une architecture en chantier, dans cette étrange construction, rien ne s’arrête de vivre, le réel prend le pas sur sa représentation. À la base de ce travail, une ultime tentative de maintenir la vie, là, derrière les fragiles carcasses fleuries. Miel Silbernet a côtoyé ses fleurs, couleurs et parfums, depuis leur arrivée dans sa vie, jusqu’à leur délicate évaporation, coquillages végétaux, trace d’un faste fleuri, festif et flamboyant. Rien qui ne soit extrait du vivant n’est immuable, pas même un sujet de gravure. On ne cessera pas de fêter les fleurs.

Les uns, les autres

La collaboration entre Miel Silbernet et Niels Bertleim donne lieu à une collection de gravures, sorte de banque de données appelée à s’enrichir. On assiste ici au tout début de la production d’un vocabulaire composé d’objets et de scènes étranges. Les allégories énigmatiques fonctionnent tel un rébus, une image en appelle une autre. S’articule un monde dans lequel la notion d’illusion est récurrente. On dévoile pour mieux dissimuler. Il s’agit de puiser dans les possibilités du figuratif pour imager des bouts de schèmes autour de la notion d’individu. La scénographie spatialise le doute, l’inachèvement de l’interprétation. La construction en cours soutient leurs recherches plastiques en devenir, à saisir dans leur évolution potentielle. Le spectateur est dans ce rôle dont la tâche est de produire, à son tour, une proposition individuelle de sens.

Le trou, le flou

Liberté Milens s’empare de l’univers de Miel Silbernet et le réinterprète en réunissant ici les deux premières productions de l’exposition et une technique exposée lors de la précédente biennale de gravure de 2013. L’artiste prend ici volontairement cette place de l’interprète en nouant ses propres réflexions à celles de sa collègue. Elle creuse et réarticule les différents éléments plastiques pour faire naître une troisième œuvre. S’instaure un dialogue. Ça et là, des références et l’emploi de techniques mixtes nouvelles, des superpositions de matières telle une métaphore d’une possible démultiplication du sens. L’univers de Miel Silbernet devient alors une matière profonde, élastique à explorer, à creuser, fragmenter . Un labyrinthe demande à être expérimenté. Liberté Milens offre ainsi à l’artiste la possibilité de prendre acte de l’effet de son travail sur une individualité. Il s’agit d’une lecture active, productrice d’un sujet en écho, une expérience en résonance, laissant une trace artistique, une intervention matérielle à son tour. L’expérimentation amplifie le sens de la réinterprétation. Du cheminement à travers les méandres de l’œuvre de Miel Silbernet s’amorce un langage autour de la mémoire, trace d’une absence mais point de départ d’invocation d’une présence, aussi floue soit-elle.

Anna Ozanne
Pour Les Drapiers, Mars 2015

 

 

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