Plaques Tournantes / Chantal Hardy

 

La pratique de Chantal Hardy se caractérise par l’imposition de fines mais profondes entailles dans la plaque de gravure, violence d’un geste pleinement maîtrisé par l’entraînement de la pratique. Cette colère est incluse dans la technique même. Chantal Hardy questionne depuis longtemps l’équilibre fragile entre l’agir et le subir, préexistant et ultérieur, induit par la violence dans l’espace privé et public, à travers la société et les actualités. L’espace griffé constitue bien souvent la matière première de ses travaux, la matière subit l’artiste.  Il s’agit de puiser toute la force contenue dans la colère pour la convertir en dynamique créatrice, générative d’autre chose que l’agressivité, renversement du processus. La violence n’est pas là qu’en représentation, l’œuvre en est une forme de trace. Elle y sommeille, dynamique et passive, le doute rode. Un possible retournement et les figures risquent d’être bouleversés. Et c’est précisément ce qui se passe.
C’est délibérément ce risque, cette tension que Chantal Hardy choisit de ne pas résoudre.
L’artiste déploie une partie du lexique propre à la gravure en l’appliquant à l’espace même de l’exposition. L’œuvre se présente comme une installation dans laquelle le visiteur devient acteur, pris entre la surface gravée, griffée et la lumière projetée. La projection, qui s’apparente ici à un procédé immatériel pour imprimer, grave le temps du passage dans l’installation, les silhouettes des visiteurs. Les corps, imbriqués dans l’espace social, le sont ici, dans l’œuvre, pris dans cet espace en représentation, espace dans lequel se côtoient espoir et déchirement. L’artiste revendique un vocabulaire de la résistance, aux symboles et termes volontairement désuets car trop utilisés, qu’elle réactualise comme représentation d’actions, de positions face à la violence et au repli, équilibre délicat. C’est la deuxième rencontre de la dimension engagée du travail de l’artiste.
Motifs récurrents de l’œuvre de Chantal Hardy, des silhouettes féminines se détachent, elles aussi prises dans ce va-et-vient entre défense et repli, fragilisées et enfermées, ou protectrices à d’autres moments, constituant les piliers d’un espace. Le travail de Chantal Hardy est truffé d’oppositions, de contradictions plastiques entre forme et fond, matériaux et sens, vides et pleins. Ainsi, fragilité et délicatesse du papier de soie et des tons pastel viennent donner le change à la rudesse de la griffe, à la figuration naissante, entre les épaisseurs de la matière. Un bandeau pour laisser passer les yeux, doux confinement, insupportable enfermement se laisse entrapercevoir.

Anna Ozanne
Pour Les Drapiers, Mars 2015.

 

Retour vers l’article >>